Enquêter pour adapter ses pratiques

Un des nouveaux enjeux des médiathèques est l’introduction des supports numériques. Pour mieux évaluer les besoins, j’ai réalisé une enquête auprès de jeunes lecteurs. Celle-ci a essentiellement eu lieu à la médiathèque d’Enghien-les-bains et à la Gaité Lyrique.

Enghien

Médiathèque d’Enghien-les-Bains

Gaité Lyrique

Médiathèque de la Gaité Lyrique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En tout, neuf garçons et six filles ont été interrogés. 66% d’entre eux possèdent une tablette mais seulement 15% disent avoir déjà lu sur tablette – parfois grâce à la bibliothèque. Cette donnée est étonnante au regard de l’équipement en tablettes des écoles d’Enghien-les-bains. Un tiers des enfants interrogés ont une utilisation faible voire inexistante de la tablette. Un autre tiers l’emploient pour jouer et les derniers écoutent de la musique, regardent des vidéos, accèdent à de l’autoformation ou font des recherches. 69% des enfants ne se disent pas attirés par la lecture numérique, lui préférant la lecture papier. Cependant, une des mes constatations est qu’ils ne connaissent pas l’offre numérique littéraire pour la jeunesse. Ou encore, ils lisent sur tablette sans se rendre compte qu’il s’agit d’un livre étant donné son interactivité et son côté ludique. En effet, j’ai observé plusieurs enfants utiliser la tablette avant ou après notre conversation et lire en numérique. Aucun enfant n’a de liseuse et ils visualisent rarement ce dont il s’agit.

Outre ces données chiffrées, mes discussions et observations m’ont permis de dégager plusieurs points intéressants.

  • La méconnaissance du livre numérique jeunesse

« Je préfère les livres parce qu’il y a des images » (Jules, 8 ans).

Cette remarque montre que l’enfant a une vision tronquée du livre sur écran. Il pense sans doute à ce que l’on peut voir sur les liseuses. Lorsque j’ai évoqué le fait qu’il y avait des livres illustrés sur les tablettes, celui-ci a été surpris et intrigué. Il est clair que Jules ne connaît absolument pas la production littéraire numérique destinée aux enfants de son âge. Pourtant, il habite dans une ville numérique, possède une tablette et en utilise sans doute une à l’école.

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  • L’indifférence quant au support de lecture

« J’aimerais aussi lire sur tablette » (Luane, 8 ans).

C’est la réponse que m’a donnée Luane lorsque je lui ai demandé si elle utiliserait ce support dans le cas où je lui présenterais des livres à lire sur tablette. Par sa réponse, il semble que le support ne fasse pas de différence, ce qui corrobore un article du New York Times relaté par Actualitté[1].

  • La conscience des différents types de lecture

« Quand on lit, c’est pour être tranquille. L’écran empêche d’être dans le livre » (Julie, 9 ans).

Julie évoque ici le caractère immersif de la lecture qui, pour elle, justifie son goût pour cette pratique. Elle a tout compris de la dualité des pratiques de lecture (immersive et ergative) et a fait son choix même s’il est possible que celui-ci change dans les années à venir et qu’elle apprenne à utiliser chaque type de lecture dans la situation qui lui convient. Pour ses lectures plaisirs, en tout cas, elle semble chercher à s’évader dans le livre.

  • Les limites de l’électronique

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« Cela ne se déplace pas, cela demande de l’électronique. En plus, il faut payer » (Marc, 10 ans).

Ce témoignage met en avant le fait qu’un livre est finalement plus transportable qu’une tablette. Mais cette réflexion est peut-être enrichie par le fait que la plupart des médiathèques les proposent enchaînées à des tables… Sur le deuxième point, l’enfant a raison lorsqu’il évoque le fait que la batterie réduit le caractère nomade. L’utilisation n’est pas la même qu’un livre qu’on peut emmener partout et lire directement sans manipulations autres que de trouver sa page. Le troisième constat, quant à lui, est à mettre en relation avec sa consommation de livres en support papier qui se fait essentiellement via la bibliothèque. Or, l’offre des bibliothèques est encore réduite au niveau des ebooks et applications littéraires.

 

 

  • La réticence des parents

« Tu devrais d’abord emprunter tes livres, puis ensuite tu joueras » (un parent).

Cette réflexion témoigne d’une prédilection des parents pour les livres papier. Pour eux, la tablette est un outil de jeu et pas de lecture, ce qui est en effet souvent évoqué par les enfants eux-mêmes. De manière générale, les parents sont assez vindicatifs par rapport aux écrans. Etant donné que leurs enfants y sont souvent confrontés, ils ne veulent pas que le livre soit une occasion de plus de l’utiliser. Cette méfiance est justifiée mais résulte également d’une méconnaissance de l’offre.

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  • La prédominance des jeux et consoles dans l’univers des enfants

En outre, les enfants d’aujourd’hui associent les consoles aux autres écrans. En effet, lorsque je leur posais la question de leurs supports de lecture et de leur possession de ces supports, ils m’ont demandé si leurs consoles étaient concernées. Cela montre en réalité les nouvelles fonctions de celles-ci qui aujourd’hui permettent d’écouter de la musique, de jouer en ligne, d’accéder à internet… Or, ma conception était différente puisque les miennes ne permettaient que de jouer. La console compterait-elle donc parmi les supports de lecture ? C’est à envisager puisque nombre d’enfants apprennent à lire pour décoder les dialogues de leurs jeux préférés…

J’ai également observé des enfants se servir des applications livres mais en privilégiant l’aspect ludique sans pour autant lire le texte.

  • L’importance du partage

L’enfant utilisateur de tablette partage ses découvertes. Il est rarement seul derrière celle-ci en bibliothèque et on constate que lorsqu’il y a plusieurs tablettes, la même application est souvent employée simultanément. Lorsqu’un enfant utilise une tablette, ceux à proximité sont curieux et s’approchent de lui. Volontairement ou non, il y a donc échange des enfants quant à leurs pratiques…

Les manipulations se font aisément mais, au vu de l’atelier de la Gaité Lyrique, cela est plus ardu pour les parents : « Moi, je n’y connais rien ». Cela explique que, même si ceux-ci ne sont pas contre cet outil, ils ne sont pas toujours aptes à présenter des produits adaptés à leurs enfants.

Enfin, l’atelier de la Gaité Lyrique a amené les parents à participer et donc à découvrir l’application. Celui-ci a en effet consisté à enregistrer sa voix sur des histoires existantes, ce qui a demandé la collaboration enfants/parents/bibliothécaires. Cette activité a été grandement appréciée par les enfants qui n’ont cessé de sourire notamment à destination des adultes – envie de partager cette attirance. Lors de l’écoute, ceux-ci étaient fiers de leurs créations malgré la gêne naturelle résultant de cet exercice.

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Si les enfants ne se disent ne pas être attirés par la lecture numérique, on constate qu’ils ne connaissent ou n’identifient pas la production numérique littéraire pour la jeunesse. Or, selon Hans Robert Jauss, la lecture doit répondre – par la conformité ou la rupture – à un horizon d’attente pour procurer du plaisir. Puisque l’enfant ne connaît pas les livres numériques, il ne s’attend à rien de particulier et a donc des difficultés à y prendre goût. D’un autre côté, si on les pousse à imaginer ce que peut être la lecture numérique, deux réactions sont possibles. Ils peuvent s’attarder sur la notion de livre en faisant référence à la tradition et en cherchant quelque chose de conforme ou en rupture avec cette tradition. Cette première possibilité s’applique plutôt à des enfants nés dans une culture du livre traditionnel et assez bons lecteurs. C’est plutôt rare puisque l’enfant est par essence curieux et sait ce que peut apporter la technologie, ce qui nous amène à la deuxième possibilité et explique le rejet de la liseuse. Ils rêveront sans doute d’interactivité et de jeu, aspects dont ils sont coutumiers lorsque l’on parle d’écrans. La production actuelle, en particulier pour les plus de 10 ans, est dès lors susceptible de les décevoir puisque fournie en livres homothétiques.

En tout cas, la lecture numérique demande la plupart du temps un lecteur actif. Les applications livres sur tablettes demandent une action de la part du lecteur pour permettre d’accéder à la suite. La coopération textuelle relevée par Wolfgang Iser et surtout Umberto Eco est donc bien présente dans le numérique qui est loin d’induire à la passivité. L’enfant y inscrit des choses personnelles par exemple grâce à l’application Storyplay’r qui lui permet d’enregistrer ses propres paroles sur un album existant. On constate souvent que même s’il connaît l’histoire, il en rajoute en faisant des liens avec sa propre vie.

Le jeune lecteur est donc actif et de plus en plus amené à créer. Pour lui, le numérique n’a de plus-value que s’il exploite la technologie. Un livre numérique doit donc être ludique et interactif pour avoir de l’intérêt à ses yeux. Le digital native est curieux et à l’écoute de ce que peut lui apporter les nouvelles technologies dont il connaît peu l’offre littéraire qui lui est adressée. Le jeune lecteur contemporain aime partager. Il parle de ses loisirs et est rarement seul face à son écran. S’il l’est, ce n’est que pour mieux communiquer via ce canal. Enfin, le jeune lecteur est capable de multiplier ses manières de lire et de les adapter à ses pratiques.

La réalisation de cette enquête m’a permis d’être proche des enfants et de me rendre compte de leur manière d’aborder l’outil numérique.

La littérature numérique est selon moi encore en construction et elle est difficilement définissable tant chaque éditeur offre des productions très diversifiées les unes des autres. Il est donc encore difficile d’en tirer des conclusions générales sur le lecteur idéal de ces livres – ou alors il faudrait le faire pour chaque application ou livre. La réflexion est donc à poursuivre…

Et vous, quelles sont vos constatations quant à la vision de la littérature numérique ? N’hésitez pas à partager vos expériences 🙂

Pour aller plus loin…

[1] Gary, Nicolas. « Papier ou numérique ? Pour les enfants, la lecture prime sur les formats ». In Actualitté : les univers des livres. 27 novembre 2011 [18 mai 2014]. Disponible sur le Web : <http://www.actualitte.com/societe/papier-ou-numerique-pour-les-enfants-la-lecture-prime-sur-les-formats-30095.htm&gt;

[2] Tisseron, Serge. Serge Tisseron. 2012 [17 décembre 2014]. Disponible sur le Web : <http://www.sergetisseron.com/ >

[3] Yvetot, Frédérique. « La lecture plaisir chez les jeunes ». In Le café pédagogique : toute l’actualité pédagogique sur internet. 20 septembre 2012 [24 mai 2014]. Disponible sur le Web : <http://www.cafepedagogique.net/lemensuel/lenseignant/documentation/Pages/2012/135_CDI_Chiffre.aspx >

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